slimaneochique
Temoignages

amphore noire
JEAN DANIEL






    SLIMANE OULD MOHAND

    L'avouerai-je? J'ai eu de la difficulté, en contemplant les œuvres que l'Afrique du Nord inspirait, à oublier que Picasso avait dit du tableau de Delacroix, «  les femmes d'Alger », que c'était le plus grand tableau du monde. A oublier que Paul Klee avait fait sur Hammamet et sur Sidi Bou Saïd des lithographies dont les reproductions enchantent mon bureau. A oublier enfin cette révolution picturale qui annonce, selon moi, le tachisme nord-africain et dont Alfred Manessier est l'initiateur grâce à une inspiration puisée à Ghardaïa, dans les mirages du Mzab.

    Et puis, je dois dire, grâce, d'abord, à Abdallah Benanteur, en permanence souverain, et à Baya Mahieddine, découverte par Aimé Maeght et célébrée par André Breton, j'ai partagé le saisissement de Jean Lacouture devant les toiles et les dessins de Slimane Ould Mohand. D'abord, j'ai pensé à un peintre italien que Paulhan considérait comme le génie des naïfs et qui s'appelle Campigli. Mais ensuite, la fureur ludique avec laquelle Slimane Ould Mohand mêle le dessin d'enfant, le scintillement onirique et le baroque féminin m'a procuré un sentiment de familiarité et même, bientôt, d'intimité. 

    Sans doute l'univers de mes vertes années n'est-il pas étranger aux jaillissements berbères. Cette étrange liberté soumise - j'ose cet oxymore - des femmes rencontrées sur les pics de la Haute Kabylie inonde de tendresse multicolore désordre de nos émerveillements. Et l’on n’en finit pas, alors, d'admirer cette fausse hébétude, cette grâce hagarde et infantile, qui frappent dans les récents dessins de femmes de Slimane Ould Mohand. Tout le charme secret, et allègrement capté d’une Kabylie transfigurée.

Jean Daniel

DUVIGNAUD
































    EMPREINTES DEVIE

    Slimane ne reproduit pas ce que nous appelons notre réalité où chaque personnage, chaque chose brandit son nom et son usage. Parlons plutôt de fantasmes ou de ces visions d'enfant qui mêlent des ânes déambulant, le spectre d'un visage, des maisons, quelques pages de journal. Ainsi l'image dédiée à Léo Ferré ou Soleil de cendre (2002). On parlait autrefois de « collage» pour ces rencontres sur une toile d'objets et de personnages que d'habitude isole dans un paysage ou une fonction. Et Jean Lacouture a raison : les « collages» de Slimane ne suggèrent pas l'angoisse comme ceux de certains Européens, mais provoquent une « surprise enchantée» - la joie, peut-être, de l'enfant qui joue. 

    Voilà cette Nour Lumière (2001) : à gauche une fille voilée qui pourrait être une bouteille, à droite, dans un carré agressif, une femme au visage meurtri (par l'âge? le souvenir ?), et, au milieu, des portraits fanés dans une brume de l'oubli. Ou cet autre (2001) : des enfants aux extrêmes, une bouteille, une chaise vide et quelques traces d'écriture. Slimane livre un secret: « le titre existe déjà, je ne me souviens plus. » Tout est là, dans la nébuleuse de couleurs fruitées - rouges, bleues, violâtres -l'effort de retrouver un monde perdu. Slimane demande aussi à la gravure d'immobiliser ces fantasmes. La gravure, l'usage du cuivre que l'on travaille au poinçon, est peut-être plus ancien que l'art de peindre sur la toile: l'inscription immobile sur une étroite plaque métallique rappelle peut-être le génie du forgeron qui enferme la vision dans la rigidité de l'instant. Ainsi, au milieu de la toile Retour d'Afrique (1997) s'inscrit la cruauté d'un souvenir au milieu du brouillard de la perception présente. Peut-on échapper à l'éphémère? 

    On songe au texte bien connu de Pérec, « tentative d'épuisement d'un lieu parisien» : l'écrivain, assis à la terrasse du Café de la Mairie, Place Saint Sulpice, mêle à l'immobilité de la pierre, le passage désordonné des vivants. Comme Slimane, Pérec était un exilé. L'exil… En a-t-on mesuré l'influence ? Changer de paysage, c'est changer d'être, et n'est-ce pas un « collage» que d'affronter l'appel de ce que fut ce que l'on croit être, désormais? Exil de l'enfance, exil du pays natal, exil politique - tous les domaines de la création imaginaire en relève l'obsession. Et Slimane, comme d'autres, est un déraciné. Il appartient à cet univers sans frontière, cet archipel de culture et de combats de « l’intérieur du Maghreb» - Numides, Berbères, Kabyles évoquent une vigueur millénaire et un peuple qui, souvent par ruse - ruse géniale - s'est emparé des croyances de ses envahisseurs sans jamais être dominé par elles. 

    Mieux encore : si Jugurtha, Hannibal sont des rebelles, d'autres, par des féconds métissages, ensemencent le christianisme, l'islam ou l'Europe - Ibn Khaldum, Saint Augustin et d'autres, plus modernes. Les dominateurs pensent asservir ceux qu'ils croient maîtriser par des mots - royaumes, empires, départements, etc. - ou « tribus» que les voyageurs européens ont cru (disait Berque) défalquer d'une lecture enfantine de la Bible. Arbitraires définitions d'un espace qui n'est pas celui de la vie berbère ... Un foisonnement de signes, tatouages, graffitis, inscriptions auxquels répondent les sons rythmés, les mélopées, les danses - envahissement de la terre et du travail par des échanges infinis. 

    Cela, l'Europe - pas seulement l'Europe - ne l'a pas déchiffré et les grands artistes voyageurs au Maghreb ramènent pour les salons européens des « scènes de genre» qui excitent la fascination orientale du colonialisme. Et seul, au début du siècle dernier, un jeune peintre, Klee, voyageant en Tunisie, perçoit avec jubilation ce langage perdu dont il tente de figurer le sens dans l'espace de la toile. N'a-t-il pas ainsi provoqué la forte création des artistes du Maghreb - Cherkaoui, Marocain, Atlan, descendant de Berbère judaïsés de Constantine, et, ici, Slimane. Une effervescence inlassablement renouvelée par le chant, le chaabi, la danse, la poésie - Kateb Yacine - et Slimane participe à cette insoumise guérilla qui démontre l'infinie et imprévisible richesse des cultures.

Jean Duvignaud

GRAEME




























J'ai voyagé de Brest à Besançon,
Depuis la Rochelle jusqu'en Avignon
De Nantes jusqu'à Monaco
En passant par Niort et Saint-Malo
Et Paris
Et j'ai vendu des marrons à la foire de Dijon
Et d'la barbe à papa

Emmène-moi
Mon coeur est triste et j'ai mal aux pieds
Emmène-moi
Je ne veux plus voyager

J'ai dormi toute une nuit dans un abreuvoir
J'ai attrapé la grippe et des idées noires
J'ai eu mal aux dents et la rougeole
J'ai attrapé des rhumes et des petites bestioles
Qui piquent
Sans parler de toutes les fois que j'ai coupé mes doigts
Sur une boîte de sardines

Emmène-moi
Mon coeur est triste et j'ai mal aux pieds
Emmène-moi
Je ne veux plus voyager

Je les vois tous les deux comme si c'était hier
Au coucher du soleil, Maman mettant l'couvert
Et mon vieux papa avec sa cuillère
Remplissant son assiette de pommes de terre
Bien cuites
Et les dimanches Maman coupant une tranche
De tarte aux pommes

Emmène-moi
Mon coeur est triste et j'ai mal aux pieds
Emmène-moi
Je ne veux plus voyager

Graeme Allwright
tibouchi




































LES EMPREINTES PROTEIFORMES DE SLIMANE OULD MOHAND


    Slimane Ould Mohand peint depuis l'enfance. Il n'arrête pas de peindre; il grave aussi régulièrement. Tantôt gravement, tantôt avec humour. La terre natale a laissé en lui une empreinte indélébile. On peut la voir dans chacune de ses peintures. Et chacune de ses gravures en porte la trace. Dans le silence de son atelier peuplé de souvenirs issus tout droit de l'enfance, il peint et grave inlassablement. Comme chez le Douanier Rousseau, faune et flore côtoient les humains, et tous, naturellement, discutent devant" Le Mur des palabres "*. Dans l'univers presque onirique de Slimane, il n'y a pas de conflits. Si par moment y monte un chahut, s'il y fuse parfois un éclat de voix, ce n'est jamais rien de grave. Seulement des étourneaux [" Azerzour "] qui se croient obligés de parler fort pour se faire entendre d'un vieux chat sourd et bigleux [" Amchiche "]. Ou un âne qui hurle à l'amour, suppliant le soleil et les mouches d'être plus cléments. Une foule de badauds déambule sans but dans les rues de Birkhadem, espérant que la ville se métamorphose en paquebot mettant le cap sur l'Ailleurs. Et pourtant, ils savent bien, tous ces" Passagers ", qu'il suffit de peu pour que ce soit cet Ailleurs qui vienne à eux et les sorte de la grisaille.

Avec son sens aigu de l'hospitalité, il réserve une place sur son support à chaque souvenir qui surgit, à chaque chose, chaque animal, à "L'Ami" bien évidemment, et à son" Cri" aussi. Souvent, sa générosité le pousse à nous offrir plusieurs peintures sur une même toile, plusieurs histoires dans une même gravure, courant le risque d'affoler notre regard, de nous fourvoyer dans la richesse de ses affriolantes matières - "On en mangerait" dirait Aksouh. Mais on en sort toujours émerveillé et comblé.

La vérité c'est que Slimane travaille contre" L'Absence", contre" Le Vide" et " Le Néant". C'est pour cela que ses peintures sont pleines, que ses gravures sont habitées. Elles disent la vie passée et présente - et même future! Et elles en débordent. Ce sont, oui, de véritables" Palimpsestes de l'exil".

Dans le miroir de la plaque de cuivre, c'est parfois le visage de l'angoisse qui se reflète. Slimane l'entame, d'abord à coups de burin, ensuite à l'acide. Et quand il recouvre la plaque d'une feuille de vélin d'Arches immaculée, et qu'il l'écrase du rouleau de sa presse, ce n'est pas un requiem qu'il en extrait, mais un hymne à la vie.

Si le monde est bien vivant, Slimane ne perd pas de vue qu'il peut être aussi malade et même parfois maboul. C'est pourquoi il travaille aussi contre la bêtise et " L'Absurdité". Mais toujours dans la joie et la bonne humeur. C'est souvent que ses amis lui rendent visite dans son atelier pour lui remonter le moral quand ça ne va pas fort : Graeme AIlwright et Apollinaire, Rabah Belamri et Richard Texier, Kateb Yacine et Issiakhem. Il débouche une bouteille et trinque avec eux. Dans un nuage de fumée, ils lui racontent des histoires de Djeha à se tordre de rire. Lui, en échange, leur conte des blagues salées et des aigres-douces.

Tout cela pour dire l'impossibilité de parler de peinture en général et de celle de Slimane en particulier. Parce qu'au fond. il n'y a rien à en dire de plus, à part qu'elle existe et qu'elle est bien vivante. C'est un travail qui mérite d'être vu, avec lequel on se sent en bonne compagnie. Comme un ami avec qui on boit un coup.

Quand vous aurez vu le travail de Slimane, quand vous en aurez goûté un morceau (des yeux, s'entend), puis deux, puis trois, puis tout, vous pourrez toujours aller le raconter à d'autres. Mais alors méfiez-vous, c'est vous-même que vous serez tenté de raconter, car les œuvres de Slimane feront désormais partie de vous. Tel est le secret, telle est la magie de son travail.

Hamid TIBOUCHI 

BEN MOMO




























    SLIMANE OULD MOHAND
        visage illuminé - udem n tafat

 Dans ce chef-lieu de département de la province française, où il a décidé de poser sa valise au début des années 90, on peut dire aujourd'hui, que Slimane est plus connu que le Maire. Quand on s'y promène à ses côtés, on croise constamment des visages souriants. C'est qu'ils viennent de croiser Slimane, ce semeur à tout vent de joie de Vivre. 

Dans ses poches, se trouvent des trousseaux de clés, un agenda en pièces détachées complété par de petits bouts de papiers écornés ainsi que divers fragments d'objets usés et écrasés, ramassés au hasard de ses pérégrinations. Mais dans ces poches pourtant chargées, Slimane a toujours un petit coin secret pour caser des mots prêts à la détente pour faire rire ou, du moins, faire sourire ses interlocuteurs. Il a du mal à retrouver ses clés, à s'y retrouver dans ses petits papiers, mais il trouve facilement le mot qui convient pour mettre chacune et chacun de bonne humeur. 

A Paris ou ailleurs, là où son visage est moins familier, Slimane ne cesse jamais d'illuminer le monde de sa chaleureuse bonhomie. Pour cela, il profite de toutes les occasions que lui offre le hasard des rencontres. Il n'hésiterait pas à commander un couscous en kabyle dans un restaurant japonais juste pour dérider un serveur trop sérieux. Au guichet de la SNCF, il est capable de demander un litre d'huile d'olive.

Mais avec lui, ce qui merveilleux, c'est que le malentendu finit toujours par une franche rigolade. Tout cela ne veut pas dire que Slimane n'est pas sensible à ce qui se passe dans son pays natal, dans son pays d'adoption et ailleurs dans le monde. Il en souffre. Il a souvent des angoisses qui l'étouffent. C'est plutôt pour juguler le-mal, qu'il fait appel à des thérapies secrètes. Parfois, il appelle des amis pour une fraternelle évasion dans le rire. Une autre fois, il prend sa canne à pêche pour un moment de loisir avec des poissons qu'il s'empresse de remettre en liberté quand il leur arrive de mordre à l'hameçon.

 

Mais la plupart du temps, il se refugie dans son atelier où il donne libre cours à son imagination débordante. Il libère des flots de souvenirs d'enfance enfouis dans les recoins de sa mémoire. Il vide ses poches. Il étale des tubes de couleurs, des matières et des objets les plus disparates. Il fusionne tout ça pour donner naissance à des œuvres magiques. La lointaine Kabylie côtoie les ruelles d'Alger, des mots et des phrases glanés par-ci par-là illustrent des situations burlesques ou des moments de tendresse, des objets de rebut mais chargés d'histoire auxquels il redonne une nouvelle vie, des animaux à qui ses pinceaux donnent la parole afin de nous entretenir de la nature humaine. 

Parfois aussi, il reprend des toiles abandonnées pendant des mois au temps et aux intempéries. La nature y a travaillé. Il ne reste plus qu'à fixer et encadrer ces œuvres nées de la pluie et du beau temps. 

Une fois par semaine, Slimane quitte son atelier pour dispenser des cours d'arts plastiques à des patients en psychiatrie. Il leur apporte une certaine forme de thérapie. Ils lui offrent d'enrichissants voyages dans leur monde secret. 

Enfin, il y a ces précieux moments de chaleur familiale où il retrouve Loulou et Titi, ses filles, Karine, sa compagne, Minouchka, leur chatte à trois pattes, son basilic, senteur du pays natal et la cuisine, son autre havre de création. Ainsi armé de ses pinceaux et de ses couleurs, de sa générosité et de son sourire, Slimane fait son petit bonhomme de chemin parmi les orties de la vie quotidienne.

BEN MOHAMED 

Roger Le Roux








A L'AMI SLIMANE

Il a la fébrilité inquiète des poètes, le rire tonitruant des gourmands. Il brandit volontiers la bouffonnerie en étendard pour masquer son infinie pudeur. Il a le regard clair et affûté des peintres de l'âme. Il connaît si bien celle de son pays, loin duquel il vit, déraciné, exilé. 

Slimane, digne et fier, debout dans un autre peuple que le sien, peint inlassablement sa terre, son Algérie rêvée, imaginée, réinventée, arrachée, image par image, à la gangue du souvenir. Il y met un empressement boulimique comme s'il craignait que trop tôt la source ne se tarisse. Il travaille jour et nuit, malaxe la terre et les pigments pour ré enchanter son monde perdu.

Il en fait un embrasement où les couleurs abondent chaudes, chatoyantes comme pour mieux masquer la peur, celle de l'ignorance et de l'intégrisme. Quand celle-ci prend le dessus, le pinceau plonge dans l'encre des nuits sanglantes et l'artiste nous livre des visions de cauchemar, de ruelles sombres où l'on assassine les poètes. Puis très vite la couleur reprend le dessus. Slimane ne se complaît pas dans la tragédie. Sa force de vie est impressionnante. 

La féminité omniprésente, voilée ou dénudée, est au cœur de son œuvre, comme une métaphore de la Terre-Mère. Partout des vasques, fioles, urnes qui contiennent, à n'en pas douter des élixirs de jouvence et des parfums rares. Les cages sont ouvertes et les oiseaux libres affolent des chats perdus et des ânes obstinés et nonchalants. Les ânes de Slimane savent lire et symbolisent la sagesse cachée que finissent par découvrir ceux qui cherchent. 

Cet homme est un chercheur et un peintre de grand talent. Puisse cette exposition à Birkhadem, en sa terre kabyle, être celle de la rencontre avec ses frères.

Roger LE ROUX 


amphore noire

CHIQUE GALERIE BIOGRAPHIE TEMOIGNAGES CONTACT LIENS